Dossier 25/2019

23.10.2018 | Appel à contributions: Le champ pénal et ses hybridations « en actes » : institutions et expériences des publics

TSANTSA 25 (2019) | dossier coordonné par Géraldine Bugnon, Arnaud Frauenfelder, Armelle Weil, Franz Schultheis

new (extended) deadline: 21.12.18

Pour information: Tsantsa publie en français, en allemand et en anglais. Vous êtes invité·e·s à proposer des articles dans une des trois langues.


Le champ pénal connait, en Suisse comme dans les autres pays occidentaux, des mutations importantes depuis les années 1980. Le recul de l’Etat social coïncide en effet avec le renforcement de l’Etat pénal doublé d’un Etat libéral qui d’un côté substitue à la protection sociale une attente de responsabilisation à l’égard des individus et, de l’autre, transforme l’appareil répressif en puisant dans le discours des droits humains (Fassin et al. 2013).

Ces mutations ont complexifié les dynamiques du champ pénal. D’un côté, contrairement aux prévisions de Michel Foucault, les prisons ne se sont pas vidées – au contraire, les taux d’incarcération augmentent dans la plupart des pays occidentaux, signe d’un tournant punitif (Garland 2001). Paradoxalement on assiste aussi à des formes d’humanisation des conditions de détention, avec l’avènement de nouveaux droits sociaux et de garanties juridiques pour les détenus (Frauenfelder, Nada, et Bugnon 2018). De l’autre côté, on constate la multiplication des dispositifs alternatifs à l’enfermement (bracelet électronique, suivi en milieu ouvert, médiation pénale, etc.), censés venir répondre au problème de la surpopulation carcérale, des coûts élevés engendrés par la détention et offrir un traitement plus digne et plus propice à la réinsertion des individus condamnés. Or, ces dispositifs de prise en charge hors les murs combinent de manière paradigmatique les logiques sociales et pénales – entre protection, surveillance et répression – et tendent à transférer la responsabilité de leur succès sur les individus pris en charge (Bugnon 2017; Devresse 2012).

Si le diagnostic d’un continuum socio-pénal est souvent avancé dans les recherches en sciences sociales, les manifestations concrètes des processus d’hybridation des politiques pénales et sociales demeurent moins documentées tant du côté des agents institutionnels qui les mettent en œuvre que des individus pouvant être soumis à la contrainte des institutions pénales. Documenter ces processus nous semble important dans la mesure où les recherches ont eu tendance à privilégier une approche internaliste et segmentée : d’une part, les institutions pénales ont le plus souvent été analysées indépendamment les unes des autres ; d’autre part, les enquêtes ont souvent été menées à l’intérieur des institutions, en se focalisant sur leurs agents ou leurs publics sans réinscrire les agents dans la chaîne pénale composée d’acteurs du social, de l’éducation et de la santé. Plus généralement, le champ pénal reste un angle mort de la recherche en sciences sociales en Suisse, comparé à d’autres pays voisins.

Sur le plan théorique, ce numéro spécial s’inscrit dans le cadre du renouveau des approches ethnographiques de l’Etat « par le bas » où se combinent, sous des formes heuristiques, perspectives interactionnistes et structurelles soucieuses de resituer les institutions et les acteurs « agissant » au sein des rapports sociaux et de pouvoir dans lesquelles ils s’encastrent. Situé au carrefour d’analyse des problèmes sociaux, des institutions pénales et de la déviance, ce numéro entend explorer comment ces hybridations de l’Etat pénal et de l’Etat social transforment les institutions pénales – dans le système pénal pour majeurs comme pour mineurs – ainsi que l’impact de ces hybridations sur les formes de contrôle pénal déployé par les dispositifs d’encadrement. Cette perspective soulève les questions suivantes :
Comment se recomposent au sein du système pénal les territoires d’action des professionnel∙le∙s issus du champ social, pénal et de la santé ? Avec quels conflits de juridiction (Abbott 1988) et quels effets sur les modalités du contrôle pénal exercé ?
De quelle manière le champ pénal contribue-t-il aujourd’hui à la construction et au traitement des questions sociales ? Que produit le traitement pénal des questions sanitaires et sociales, notamment en termes d’accès aux droits sociaux pour les justiciables ? Comment certains acteurs professionnels ou associatifs s’emparent-ils du droit pour apporter des soins, construire un projet d’insertion, accompagner des publics en difficultés ?
Qui est contrôlé∙e, jugé∙e, protégé∙e et/ou puni∙e ? A la suite des recherches ayant démontré la gestion différentielle des illégalismes (Foucault 1975), il s’agira également d’interroger l’hétérogénéité des contraintes exercées par le champ pénal selon les catégories de population. Comment les justiciables ou leurs proches parviennent-elles∙ils (ou pas) à faire valoir leurs droits face aux institutions pénales ? Comment l’application des normes pénales participe-t-elle de la (re)production des rapports sociaux ou de la redistribution des ressources (Cicourel 1968) ?
Enfin, comment les publics vivent le traitement pénal dont elles et ils sont la cible, et les formes de contrôle qui en résultent ? Dans quelle mesure cette expérience influence leur trajectoire de vie en général et la représentation qu’elles et ils se font de la justice pénale ?
Les auteur∙e∙s sont invité∙e∙s à soumettre des propositions (en français, anglais ou allemand) qui explorent les diverses relations entre logique pénale et sociale au sein du champ pénal en se référant à différentes perspectives en sciences sociales (ex. de la déviance, du travail/des professions, de la régulation). Nous privilégierons des contributions empiriques utilisant un dispositif de recherche ethnographique conséquent, portant sur des terrains d’enquête situés tant en Suisse que dans d’autres contextes nationaux. Les contributions de tout niveau analytique sont les bienvenues : micro (ex : analyses de carrières délinquantes et pénales), méso (ex. logiques organisationnelles, acteurs collectifs) ou macro (ex : politique pénale).


Références:
Abbott, Andrew. 1988. The System of Professions. An essay on the division of expert labor. University of Chicago Press.
Bugnon, Géraldine. 2017. « Un contrôle pénal négociable. Conformité, résistance et négociation dans les mesures en milieu ouvert pour mineurs délinquants au Brésil. » Agora débats/jeunesses, no 77 (octobre): 80‑92.
Cicourel, Aaron Victor. 1968. The Social Organization of Juvenile Justice. New York: Wiley. Traduit de l'américain par Samuel Bordreuil. 2018. La justice des mineurs au quotidien de ses services, Genève, Ed. ies.
Devresse, Marie-Sophie. 2012. « Investissement actif de la sanction et extension de la responsabilité ». Déviance et société 36 (3): 311–323.
Fassin, Didier, Yasmine Bouagga, Isabelle Coutant, Jean-Sébastien Eideliman, Fabrice Fernandez, Nicolas Fischer, Carolina Kobelinsky, Chowra Makaremi, Sarah Mazouz, et Sébastien Roux. 2013. Juger, réprimer, accompagner: essai sur la morale de l’État. Seuil.
Foucault, Michel. 1975. Surveiller et punir. Naissance de la prison. Gallimard.
Frauenfelder, Arnaud, Eva Nada, et Géraldine Bugnon. 2018. Ce qu’enfermer des jeunes veut dire : Enquête dans un centre éducatif fermé. Seismo. Genève et Zürich.
Garland, David. 2001. The Culture of Control: Crime and Social Order in Contemporary Society. Oxford University Press.


Les propositions sont attendues au plus tard pour le 2 décembre 2018. Un résumé (de maximum 300 mots) développe les choix méthodologiques, le(s) terrain(s) d'enquête, ainsi que les liens avec la problématique soulevée dans le numéro thématique. Le résumé est à envoyer en copie aux adresses électroniques suivantes : info@tsantsa.ch et arnaud.frauenfelder@hesge.ch

Calendrier :
Délai CfP : 2 décembre 2018
Envoi des manuscrits sous format word: mai 2019
Procédure d’évaluation : mai 2019-décembre 2019
Publication du dossier : mai 2020

PDF: Call for Papers Dossier 25/2020

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